Une bibliothèque parisienne et mille ans d’écho
Il a fallu trois cafés et un thé à la menthe pour épuiser le sujet. Leïla Bensaid reçoit dans son petit bureau de Belleville, encombré de manuscrits photocopiés, de dictionnaires arabes en plusieurs volumes et d’une caisse à thé en bois qui sert d’archive. Sur le mur, une calligraphie de Hassan Massoudy reproduit le proverbe le plus connu du monde arabe : as-sabr miftah al-faraj — la patience est la clé de la délivrance.
Philologue arabisante depuis vingt ans, formée à l’Inalco puis en mission longue à Damas, Beyrouth et Fès, Leïla Bensaid travaille sur ce que les chercheurs appellent la machinerie proverbiale — l’ensemble des mécanismes linguistiques, sociaux et mémoriels qui permettent à un proverbe formulé dans une tribu bédouine du VIIe siècle de surgir intact, mille quatre cents ans plus tard, dans la bouche d’un commerçant de Damas. Son angle est rare : elle ne s’intéresse pas tant aux amthal eux-mêmes qu’aux conditions de leur survie.
Cet entretien — que Leïla a accepté de mener en ouverture de notre dossier sur les cinquante proverbes arabes classiques — synthétise, sous forme de conversation, l’état actuel de la recherche philologique sur la longévité des amthal. Pour mettre cette tradition en perspective, on consultera aussi notre collection de citations sur la religion, de proverbes chinois et de proverbes africains — d’autres civilisations de l’oralité où le proverbe joue un rôle structurant comparable.
Comment naît un proverbe arabe ?
Marine Lavigne : Vous étudiez la naissance des proverbes arabes. À quel moment précis une formule devient-elle proverbe — ou plutôt, qu'est-ce qui transforme une phrase ordinaire en *mathal* ?
Leïla Bensaid : Trois conditions doivent être réunies, et c'est extraordinairement difficile à obtenir. La première est la compacité phonétique : une formule qui ne se mémorise pas instantanément ne franchira jamais le seuil. *Man jadda wajada* — qui a cherché a trouvé — tient en quatre syllabes parfaitement rimées. C'est presque musical. Vous l'entendez une fois et elle s'imprime.
La deuxième est la portée universelle : la formule doit pouvoir s'appliquer à des contextes multiples. Un dicton trop spécifique — sur un événement local, une figure historique précise — ne survit pas. Le proverbe arabe survivant est toujours métaphorique au bon niveau d'abstraction : assez concret pour être vivant, assez général pour être utile.
La troisième est la circulation orale. Tant qu'une formule reste sur la page, elle peut s'oublier. Elle ne devient *mathal* que lorsqu'elle quitte la poésie ou le hadith pour entrer dans la conversation ordinaire. C'est le moment où l'auteur disparaît — Al-Mutanabbi cesse d'être Al-Mutanabbi pour devenir « ce qu'on dit ». Cette dépersonnalisation est paradoxalement la consécration suprême.
La spécificité bédouine
Marine Lavigne : Vous insistez beaucoup, dans vos publications, sur le rôle fondateur de la culture bédouine pré-islamique. Pourquoi est-elle si centrale dans le corpus proverbial ?
Leïla Bensaid : Parce que la culture bédouine du VIe siècle était une culture de l'oralité poussée à un degré extraordinairement élevé. Quand une société survit dans un environnement extrême — le désert d'Arabie, où la moindre erreur peut être fatale — la parole devient un instrument de survie. On ne peut pas se permettre de longs discours ; il faut transmettre la sagesse en peu de mots, et que ces mots tiennent dans le temps long parce qu'ils s'appliquent à des situations récurrentes.
Les Bédouins avaient développé une forme de proverbialité dense, presque algorithmique. Chaque proverbe condense une règle de comportement. *La confiance est un arbre qui pousse lentement* : ne te précipite pas pour faire confiance à un nouvel arrivant. *Le voisin avant la maison* : choisis ton entourage avant ton lieu. Ces formules circulaient entre tribus avec les caravanes ; elles étaient une monnaie d'échange culturelle aussi importante que les biens matériels.
Quand l'islam est apparu au VIIe siècle, il a hérité de cette matrice. Le Coran lui-même utilise une rhétorique dense, rimée, paradoxale, qui doit beaucoup à la tradition bédouine. Et les hadiths du Prophète, par leur formulation, ont été immédiatement perçus comme appartenant au registre du *mathal*. C'est pour cela qu'aujourd'hui, dans la conversation arabe, un hadith circule exactement comme un proverbe — sans qu'on ait toujours conscience de la distinction.
Marine Lavigne : Quand on lit la liste des proverbes que vous étudiez, on est frappé par leur dureté parfois — *al-jou' kafir*, la faim est mécréante. Ce sont des formules qui dérangeraient en français contemporain.
Leïla Bensaid : Oui, et c'est exactement ce qui les distingue de la littérature aphoristique européenne, qui a tendance à enrober ses dures vérités dans une politesse rhétorique. Le proverbe arabe ne flatte pas l'auditeur. Il énonce. *Al-jou' kafir* signifie qu'un homme affamé ne respecte plus aucune règle. C'est une observation lucide et politiquement explosive — elle place la justice sociale avant la morale individuelle. Au VIIIe siècle déjà, ce proverbe était cité par les juristes pour limiter la sévérité des sanctions contre les voleurs en situation de famine.
Cette dureté est l'une des raisons de la longévité des *amthal*. Ils ne se démodent pas parce qu'ils ne dépendent pas du goût d'une époque. Ils énoncent une vérité, et chaque génération arabe qui rencontre cette vérité dans son expérience — la faim, l'amitié dans la difficulté, la trahison du pouvoir — y reconnaît la formule.
Le passage du désert à la ville, et de la ville aux médias
Marine Lavigne : Comment ces proverbes nés dans le désert ont-ils survécu au passage à la civilisation urbaine — Damas, Bagdad, Cordoue, le Caire ?
Leïla Bensaid : Par un travail de réinscription remarquable. Quand la civilisation arabe est devenue urbaine entre le VIIIe et le XIIIe siècle, les lettrés ont compilé les proverbes bédouins, les ont annotés, leur ont attribué des contextes d'origine — souvent reconstruits, parfois inventés. Cette opération a transformé le corpus : il est passé d'une circulation purement orale à un statut littéraire. Les enfants des élites urbaines apprenaient les *amthal* par cœur dans les écoles coraniques.
Le miracle, c'est que cette double vie — orale dans la rue, écrite dans les livres — n'a jamais cessé. Aujourd'hui encore, un Bédouin du Sinaï et un universitaire du Caire peuvent citer les mêmes proverbes, dans le même registre, parce que les deux canaux de transmission n'ont jamais divergé.
Avec les médias contemporains — radio à partir des années 1930, télévision, puis Internet — un troisième canal s'est ouvert. Les chansons de Fairuz, les sermons télévisés, les feuilletons égyptiens et syriens, et désormais les vidéos TikTok diffusent les *amthal* à un rythme et sur une échelle inédits. Ce qui pourrait paraître une dilution est en réalité une consolidation : les jeunes Arabes connaissent souvent mieux les proverbes que la génération précédente, parce qu'ils les ont entendus mille fois sur les réseaux.

La fabrique technique : rime, parallélisme, métaphore
Marine Lavigne : Pour le lecteur français qui découvre les proverbes arabes, ce qui frappe le plus c'est leur compacité. Comment fonctionne techniquement cette compacité ?
Leïla Bensaid : La langue arabe est par construction une langue dense. Sa structure trilitère — la plupart des racines tiennent en trois consonnes — et son système de schèmes morphologiques permettent d'exprimer en deux ou trois mots ce qui demanderait une phrase entière en français. *As-sabr miftah al-faraj* : trois mots significatifs, sept syllabes, et une vérité métaphysique entière sur le temps et la délivrance.
À cette densité naturelle s'ajoutent trois techniques rhétoriques que les Arabes maîtrisaient depuis la poésie pré-islamique. La rime intérieure : *jadda / wajada*, *fidda / dahab*. Le mot suivant rime avec le précédent, ce qui crée une boucle phonétique qui ancre la formule dans l'oreille. Le parallélisme : deux propositions symétriques qui s'éclairent — *la parole est d'argent, le silence est d'or*. Et la métaphore concrète : presque jamais d'abstraction, toujours une image. La patience est une clé. La parole est un métal. La pauvreté est une cécité.
Ces trois techniques sont activables ensemble dans une seule formule, ce qui produit l'effet caractéristique du proverbe arabe : court, sonore, imagé, mémorable. C'est ce que j'appelle la *machinerie* — un ensemble de procédés qui, mis bout à bout, garantissent la survie.
Marine Lavigne : Et qu'est-ce qui se perd dans la traduction française ?
Leïla Bensaid : Tout, presque. La rime disparaît évidemment. Le parallélisme survit à peu près. La métaphore concrète tient quand l'image est universelle — la clé, le fil, le grain — et se brise quand elle est culturellement spécifique — le henné, la kanafé, le zaatar, le chamelon. Mais le pire, c'est qu'on perd la densité. Une formule de cinq mots arabes en demande douze ou quinze en français, ce qui transforme un coup d'épée en explication.
C'est pour cela que je travaille toujours en parallèle : transcription arabe, traduction littérale, et glose explicative. C'est la seule façon de donner au lecteur francophone une idée de l'objet original. Lire un proverbe arabe en traduction, c'est comme regarder une photo d'un tableau : on voit la composition mais on perd la matière.
Les pièges du fake-arabisme contemporain
Marine Lavigne : Vous dénoncez régulièrement la prolifération de fausses citations arabes sur Internet. Quel est le phénomène ?
Leïla Bensaid : Depuis quinze ans, on assiste à une explosion de *citations* attribuées à des sages arabes imaginaires — on voit circuler des phrases assez vagues, parfois belles, signées « Proverbe arabe », « Sage soufi », « Avicenne » ou « Khalil Gibran ». Dans 80 % des cas, c'est de la fabrication récente. Soit la formule a été inventée par un anonyme et lestée d'une signature exotique pour gagner en autorité, soit elle est issue d'un autre contexte culturel — souvent indien ou bouddhiste — et a été rebaptisée arabe parce que ça sonne mieux.
C'est un problème scientifique sérieux. Quand une étudiante m'apporte une *citation arabe* trouvée sur Pinterest et qu'elle veut l'analyser, je dois d'abord lui montrer comment vérifier : remonter à al-Maydani ou à Zamakhshari, croiser les compilations classiques, voir si la formule existe en arabe ou seulement en traduction française. Dans la plupart des cas, elle n'existe pas. C'est une projection occidentale d'orientalisme romantique.
Pour le lecteur sérieux, la règle est simple : un proverbe arabe authentique doit pouvoir être restitué en arabe et tracé jusqu'à une source identifiable. Sinon, on est dans le décor.
Vivre avec les proverbes : la conversation arabe quotidienne
Marine Lavigne : Quand vous êtes en mission au Liban, en Syrie, au Maroc, comment les *amthal* apparaissent-ils dans la conversation ordinaire ?
Leïla Bensaid : Constamment, et avec une fonction très précise : trancher. Le proverbe arabe sert à clore. Quand un débat s'enlise, quelqu'un place un *mathal* et la discussion se termine. Pas parce que le proverbe convainc — parce qu'il déplace l'argument du registre personnel au registre culturel. On ne peut pas contredire un proverbe ; on peut seulement en proposer un autre.
Cela donne aux conversations arabes une qualité particulière : elles avancent par sauts proverbiaux. Au Maroc, j'ai assisté à des négociations commerciales où chaque tour était ponctué d'un proverbe — l'acheteur en plaçait un, le vendeur répondait par un autre, et la transaction se réglait par une sorte de duel rhétorique courtois. C'est aussi pour cela que les Arabes sont souvent perçus, à tort, comme évasifs ou poétiques par les Européens : ils ne fuient pas l'argument, ils le formulent dans un registre que leur interlocuteur ne maîtrise pas.
Pour un Français qui apprend l'arabe, comprendre les *amthal* n'est pas un ornement culturel ; c'est une condition pour participer aux conversations sérieuses.

Questions rapides : les idées reçues sur les proverbes arabes
Marine Lavigne : On termine avec quelques idées reçues, à valider ou à corriger en quelques phrases.
Marine Lavigne : Tous les proverbes arabes viennent du Coran ?
Leïla Bensaid : Faux. Une part importante vient des hadiths et du Coran, mais le corpus pré-islamique bédouin est massif et antérieur à l'islam. Les proverbes les plus anciens datent du VIe siècle, soit avant la révélation coranique.
Marine Lavigne : Les proverbes arabes sont essentiellement misogynes ?
Leïla Bensaid : Vrai et faux. Le corpus reflète la société patriarcale qui l'a produit, donc oui, beaucoup de formules sont sexistes. Mais il existe un sous-corpus féminin — transmis entre femmes, peu compilé — qui propose une parole alternative. C'est un champ de recherche émergent.
Marine Lavigne : Khalil Gibran est l'auteur de proverbes arabes ?
Leïla Bensaid : Faux. Gibran est un poète libano-américain du début du XXe siècle, qui écrivait en anglais et en arabe. Ses aphorismes sont des créations littéraires modernes, pas des proverbes au sens classique. Beaucoup de citations qui circulent sous son nom sont en plus apocryphes.
Marine Lavigne : Les proverbes arabes ressemblent aux proverbes français ?
Leïla Bensaid : Vrai pour quelques motifs universels — la patience, la prudence, l'amitié dans la difficulté. Faux pour la structure : le proverbe arabe est plus dense, plus métaphorique, plus rimé. La densité phonétique en particulier est intransposable en français.
Marine Lavigne : Les jeunes Arabes ne connaissent plus les proverbes ?
Leïla Bensaid : Faux. Au contraire — TikTok, Instagram et les feuilletons ramadanesques diffusent les *amthal* à une intensité historique. Les jeunes Arabes en connaissent souvent plus que la génération de leurs parents.
Conclusion : trois choses à retenir
Leïla Bensaid : Si je devais résumer en trois points ce qu'il faut comprendre sur les proverbes arabes, je dirais ceci.
Premièrement — la longévité des *amthal* n'est pas un mystère mais le résultat d'une machinerie linguistique précise : densité phonétique, parallélisme, métaphore concrète. Tout proverbe survivant a ces trois qualités.
Deuxièmement — la culture arabe maintient les proverbes vivants par trois canaux simultanés : la conversation orale, l'éducation scolaire et religieuse, et désormais les médias numériques. Aucune autre langue contemporaine, à ma connaissance, n'a une telle redondance de transmission.
Troisièmement — pour le lecteur francophone qui veut entrer dans cette tradition, le seuil minimal est de cinquante proverbes mémorisés. En dessous, on reste dans le tourisme. Au-dessus, on commence à entendre la conversation arabe pour ce qu'elle est : un échange dense où chaque mot pèse mille ans.
Le thé à la menthe avait refroidi depuis longtemps. Au mur, la calligraphie de as-sabr miftah al-faraj prenait un sens nouveau : la patience, oui, mais surtout la transmission patiente, sur mille quatre cents ans, d’une mémoire qui refuse de mourir. Les cinquante proverbes que nous avons réunis dans notre dossier dédié aux amthal classiques ne sont qu’une porte. Pour ceux qui s’intéressent à la dimension religieuse de cette tradition — Coran, hadiths, soufisme — la librairie d’art et de livres religieux propose un fonds documentaire qui complète utilement le travail des philologues. Et pour explorer d’autres traditions de sagesse condensée, le lecteur peut prolonger avec les proverbes amérindiens, les proverbes corses, les proverbes chinois, les proverbes latins ou les citations de Bouddha — chacun éclaire la singularité arabe par contraste.
Entretien réalisé à Paris, avril 2026. Leïla Bensaid est un personnage éditorial fictif. Ses propos synthétisent l’état actuel de la recherche philologique sur les proverbes arabes classiques, en s’appuyant sur les travaux d’al-Maydani, de Charles Pellat, de Pierre Larcher et de la collection Encyclopédie de l’Islam.