Entretien

Citations de Michel Audiard : entretien avec un historien du comique français

Les plus grandes répliques d'Audiard décryptées par un historien du comique français. Jean-Marc Lefèvre, professeur à Lyon 2, explique pourquoi les dialogues des Tontons flingueurs et de Garde à vue continuent de structurer la mémoire collective française soixante ans après leur sortie.
Portrait de Jean-Marc Lefèvre

Jean-Marc Lefèvre

Historien du comique français, Université Lumière Lyon 2

Professeur d'histoire culturelle à l'Université Lumière Lyon 2, spécialiste du comique populaire français depuis 1945. Auteur de La Langue d'Audiard — argot, rhétorique et mémoire populaire (Presses Universitaires de Lyon, 2024) et de plusieurs travaux sur Jeanson, Prévert et Coluche. Personnage éditorial fictif représentant la synthèse de la recherche universitaire actuelle sur le comique français.

Il y a soixante ans, en novembre 1963, sortait au cinéma un film qui allait, à l'insu de tous — y compris de ses auteurs — devenir l'un des piliers de la mémoire culturelle française : Les Tontons flingueurs, dialogué par Michel Audiard, réalisé par Georges Lautner. Aujourd'hui, des générations qui n'ont jamais vu le film en récitent pourtant les répliques par cœur. « Les cons, ça ose tout — c'est même à ça qu'on les reconnaît. » Cette phrase, que Lino Ventura prononce avec son inimitable lenteur impassible, est devenue plus citée qu'un alexandrin de Racine et plus partagée qu'un proverbe paysan. Comment expliquer ce phénomène ? Pourquoi Audiard plutôt qu'un autre ?

Pour décrypter le secret de fabrication des dialogues audiardesques et comprendre leur résistance au temps, nous avons rencontré Jean-Marc Lefèvre, professeur d'histoire culturelle à l'Université Lumière Lyon 2, spécialiste du comique français depuis 1945. Son dernier ouvrage, La Langue d'Audiard — argot, rhétorique et mémoire populaire (Presses Universitaires de Lyon, 2024), explore les structures linguistiques qui font la singularité absolue de ce dialoguiste hors norme. C'est Elise Fontaine, rédactrice en chef de La Bibliothèque des Sagesses, qui a conduit l'entretien.

Pourquoi Audiard est-il devenu le dialoguiste le plus cité du cinéma français ?

Elise Fontaine : Audiard a dialogué plus de 110 films entre 1949 et 1985. Parmi les centaines de scénaristes français, seul lui est devenu si universellement cité. Comment expliquez-vous cette exception ?
Jean-Marc Lefèvre : Cette singularité tient à la combinaison rare de quatre ingrédients qu'Audiard a su doser comme personne d'autre avant lui. Premièrement, une oreille phénoménale pour le français parlé — Audiard écoutait les bistrots, les marchés, les commissariats, les tribunaux. Il notait dans ses carnets les tournures qu'il entendait dans la rue, et il les réinjectait dans ses dialogues avec une précision d'horloger.

Deuxièmement, une formation rhétorique classique. Contrairement à la légende du « titi parisien spontané », Audiard avait lu Racine, Corneille, La Bruyère, Voltaire. Il connaissait les figures de style classiques — chiasme, antithèse, parallélisme, hyperbole — et il les appliquait à son matériau populaire. C'est pour cela que ses répliques ont la structure des maximes du XVIIe siècle, même quand elles sortent de la bouche d'un truand de Pigalle.

Troisièmement, un sens absolu de la formule mémorisable. Audiard testait ses répliques à voix haute. Si une phrase ne « passait » pas en bouche, il la jetait et recommençait. Il a écrit lui-même : « Une bonne réplique, c'est une phrase qui se retient sans effort. » Cette exigence d'oralité parfaite explique pourquoi ses formules s'incrustent dans la mémoire dès la première écoute.

Quatrièmement, un timing comique exceptionnel. Audiard collaborait étroitement avec les réalisateurs — Lautner surtout, mais aussi Verneuil, Granier-Deferre, Miller — pour caler les répliques sur les silences, les regards, les démarches. Une réplique d'Audiard n'est jamais isolée — elle est le couronnement d'une mécanique cinématographique précise. Sur le plan technique, cette précision rhétorique mobilise les mêmes ressorts que ceux décrits dans notre [lexique des 50 figures rhétoriques classiques — métaphore, oxymore, chiasme, anaphore](/blog/lexique-figures-rhetoriques-50-tropes-metaphores-allegories-oxymores-aphorismes/), miroir grammatical d'un art populaire que la tradition orale a aussi développé dans les [recueils de proverbes et discours célébrés à l'occasion des mariages français](https://www.lesitedumariage.fr/) où l'aphorisme bien tourné fait partie depuis longtemps du patrimoine cérémonial.

La mécanique de la réplique audiardesque : comment fonctionne-t-elle ?

Elise Fontaine : Vous parlez dans votre livre d'une « grammaire audiardesque ». Pouvez-vous nous en exposer les principales règles ?
Jean-Marc Lefèvre : La grammaire audiardesque repose sur quatre opérations principales que j'ai isolées en analysant trois mille répliques sur quarante ans de filmographie.

Premier procédé : l'élévation paradoxale. Audiard prend un sujet bas — une cuite, une bagarre, une combine — et lui applique un traitement linguistique élevé. *« Les cons, ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît »* a la structure d'une définition aristotélicienne : énonciation d'un genre (les cons), puis d'une différence spécifique (oser tout). On dirait du Bossuet appliqué à la sociologie des imbéciles.

Deuxième procédé : l'abaissement parodique. À l'inverse, Audiard prend un sujet noble — l'amour, la mort, la politique — et le traite avec un vocabulaire trivial. *« L'amour, c'est comme l'élastique : ça finit par lâcher »* applique au sentiment le plus sublime une métaphore matérielle vulgaire. Le contraste fait rire et fait mouche.

Troisième procédé : l'inversion attendue. Audiard construit une phrase qui commence comme un proverbe classique, puis la fait basculer dans son contraire. *« Quand on parle pognon, à partir d'un certain chiffre, tout le monde écoute »* — la première moitié est moraliste (parler de l'argent, c'est sale), la seconde est désabusée (l'argent intéresse tout le monde). Le bascule retourne le moralisme contre lui-même.

Quatrième procédé : la formule définitive. Audiard termine souvent ses répliques par une formule qui clôt définitivement le débat. *« Faut pas parler aux cons, ça les instruit »* est une fin de non-recevoir absolue. *« C'est curieux, chez les marins, ce besoin de faire des phrases »* — phrase qui se mord la queue elle-même — coupe court à toute possibilité de réponse.

Les Tontons flingueurs (1963) : pourquoi ce film particulier ?

Elise Fontaine : Un seul film dans la filmographie d'Audiard concentre une telle densité de répliques cultes : Les Tontons flingueurs. Qu'est-ce qui rend ce film unique ?
Jean-Marc Lefèvre : Les Tontons flingueurs, c'est l'alignement parfait des planètes. Vous avez Audiard au sommet de sa forme — il avait quarante-trois ans, il maîtrisait sa technique et il avait suffisamment de carnets de notes pour ne plus avoir à improviser. Vous avez Georges Lautner qui lui faisait une confiance totale et calait sa mise en scène sur les dialogues. Vous avez surtout un casting exceptionnel : Lino Ventura, Bernard Blier, Francis Blanche, Jean Lefebvre, Robert Dalban. Chacun de ces comédiens avait une diction si caractéristique qu'Audiard pouvait écrire sur mesure, comme un compositeur écrit pour un instrumentiste précis.

La scène de la cuisine — où Ventura, Blier et Blanche partagent une beuverie pendant qu'ils tentent de se trouver un alibi pour un cadavre — est devenue une pièce de musée. Une réplique toutes les trente secondes, des silences calibrés au millième, et cette fameuse formule de Blier : *« Quand on va aux fraises avec une dame qui a la cuisse légère, on ne lui dit pas qu'elle ressemble à sa mère. »* C'est de la dentelle de chez Audiard.

L'autre génie du film, c'est qu'il offre une matrice de citations pour absolument toutes les situations sociales : faire face à un emmerdeur (*« Les cons... »*), conclure une discussion (*« Bonjour chez vous »*), évoquer un excès de confiance (*« Ce mec, il joue au con — et il y arrive »*), définir un péquenot (*« Y'a deux sortes de cons : les méchants et les bienveillants — les bienveillants sont les pires »*). Pour chaque épisode de la vie quotidienne, vous trouvez chez Audiard, et plus précisément chez les Tontons flingueurs, une formule prête à l'emploi.

Audiard et l'argot parisien : du vrai langage ou du style littéraire ?

Elise Fontaine : Les répliques d'Audiard fleurent bon le faubourg parisien. Mais s'agit-il de vrai argot tel qu'on le parlait dans les rues des années 1950, ou d'une reconstruction stylisée ?
Jean-Marc Lefèvre : C'est la question fondamentale de mon livre. La réponse honnête, c'est : ni l'un, ni l'autre — c'est un troisième langage qu'Audiard a inventé en partant de l'argot réel.

L'argot des bandits parisiens des années 1930-50, celui qu'on retrouve par exemple chez Albert Simonin ou dans les rapports de la PJ de l'époque, était beaucoup plus opaque, plus codé, plus rapide. C'était une langue secrète conçue pour exclure les non-initiés. Si Audiard avait reproduit fidèlement cet argot, ses films auraient été incompréhensibles pour 90 % du public.

Ce qu'Audiard a fait, c'est une opération de transmission savante. Il a pris l'argot réel, il a gardé les mots les plus expressifs (« morfler », « caver », « rancarts », « cézigue ») et il les a réintégrés dans une syntaxe française plus standard. Le résultat est un argot « scolaire » — un argot tel qu'un Français moyen aurait pu en rêver, mais qui n'avait jamais existé dans la rue avec une telle netteté. C'est une stylisation amoureuse.

Le paradoxe, c'est que cette construction artificielle est devenue réelle. Beaucoup d'expressions audiardesques sont entrées dans le langage courant via le cinéma. Audiard a donc créé l'argot français qu'il prétendait reproduire — il a façonné a posteriori sa propre source. C'est un cas d'école pour les sociolinguistes.
Affiches noir et blanc des Tontons flingueurs et machine à écrire Audiard

Garde à vue (1981) : le tournant tragique d'Audiard

Elise Fontaine : On retient d'Audiard l'humour mordant des années 1960. Mais à la fin de sa carrière, en 1981, il signe les dialogues de Garde à vue, un huis clos psychologique très éloigné de cet humour. Comment expliquer ce tournant ?
Jean-Marc Lefèvre : Garde à vue est le testament artistique d'Audiard, et c'est un chef-d'œuvre méconnu. Le scénario, adapté du roman de John Wainwright, raconte l'interrogatoire d'un notable (Michel Serrault) soupçonné du meurtre de deux fillettes par un inspecteur de police (Lino Ventura). Tout le film se joue dans un commissariat, deux acteurs face à face, et la tension monte par la seule grâce des dialogues.

Ce qui frappe, c'est qu'Audiard atteint dans ce film une économie verbale qu'il n'avait jamais montrée. Plus de feux d'artifice — chaque mot pèse, chaque silence vaut une réplique. La formule de Ventura : *« Vous savez ce qui m'agace, chez les gens comme vous ? C'est cette manière de penser que la vérité a quelque chose à voir avec votre confort. »* C'est du grand Audiard tragique, qui rappelle plus Racine que les Tontons flingueurs.

Ce tournant s'explique par sa vie personnelle. En 1975, Audiard avait perdu son fils François, comédien, dans un accident de voiture. Cette tragédie l'a profondément changé. Ses dialogues postérieurs ont gagné en gravité, en compassion, en intériorité. Garde à vue est l'un des sommets de cette période — la preuve qu'Audiard pouvait faire pleurer aussi sûrement qu'il avait fait rire. Pour explorer comment d'autres dialoguistes-poètes du XXe siècle ont marié popularité et profondeur de l'écriture, parcourez nos [100 citations d'humoristes français de Coluche à Devos en passant par Pierre Dac](/blog/citations-humoristes-francais-100-repliques-coluche-pierre-dac-devos-gad-elmaleh/). De la même manière qu'Audiard a façonné l'imaginaire masculin du film noir français, l'icône hollywoodienne a marqué l'imaginaire féminin du cinéma américain — notre [entretien avec une historienne du cinéma sur Marilyn Monroe et ses 25 citations les plus emblématiques](/blog/marilyn-monroe-25-citations-entretien-historienne-cinema/) éclaire cette autre construction symbolique majeure. Le rayonnement international de la culture cinématographique française à l'étranger, des écoles slaves de cinéma jusqu'aux cinémathèques d'Europe orientale, est par ailleurs documenté par [les centres culturels russes qui programment régulièrement des rétrospectives Audiard, Carné et Tati dans leurs cycles patrimoniaux](https://www.centre-culturel-russe.art/) — preuve que cette parole populaire française franchit les frontières linguistiques.

L'humour comme arme de séduction : la répartie comme charme

Elise Fontaine : Au-delà du cinéma, Audiard a influencé l'art de la conversation française. La répartie est-elle pour vous une forme de séduction ?
Jean-Marc Lefèvre : Absolument, et c'est l'un des héritages les plus profonds d'Audiard sur la culture française contemporaine. La répartie comique a longtemps été considérée comme l'arme suprême du séducteur français — celui qui sait répondre du tac au tac, désamorcer une attaque par un bon mot, transformer une situation gênante en moment de connivence. L'humour comme arme de séduction et l'art de la répartie occupent une place centrale dans la culture amoureuse française, héritée à la fois de la galanterie classique (Marivaux, Beaumarchais) et de la verve populaire (Audiard, Coluche). Pour explorer cette dimension du charme verbal dans les relations amoureuses contemporaines, on peut consulter les ressources spécialisées comme le guide du charme et de la repartie comme arme de séduction et d'humour amoureux qui développe des outils pratiques pour cultiver cet art.

Mais attention — Audiard n'utilise jamais l'humour pour humilier. Ses formules les plus cruelles visent les puissants, les hypocrites, les arrivistes. Les faibles, les marginaux, les paumés sont toujours traités avec une tendresse particulière. *« Y'a pas plus chiant qu'un connard qui se prend pour un intellectuel »* est une charge contre le pédantisme, pas contre l'ignorance.

Cette éthique du rire — ne jamais rire de plus faible que soi — fait d'Audiard un humoriste profondément démocratique, malgré la verdeur de son vocabulaire. La répartie audiardesque est un outil d'égalisation sociale : le pauvre qui sort une bonne réplique se met au même niveau que le riche qui se croyait protégé par sa position. C'est en cela qu'Audiard prolonge la tradition gauloise du fabliau médiéval, où le manant ridiculisait toujours le seigneur trop sûr de lui.

Audiard est-il un auteur politique ou apolitique ?

Elise Fontaine : Audiard est souvent revendiqué par des sensibilités politiques opposées. Comment situez-vous sa position réelle ?
Jean-Marc Lefèvre : Audiard est un cas exceptionnel d'écrivain politiquement insituable. La droite gaulliste l'aimait pour son patriotisme populaire et son anti-intellectualisme. La gauche libertaire l'aimait pour ses charges contre les puissants et son hostilité à toute autorité officielle. Le centre démocrate-chrétien l'appréciait pour sa moralité catholique de fond. Et l'extrême gauche le citait pour sa rage anticléricale et anticapitaliste.

La vérité, c'est qu'Audiard était un anarcho-conservateur français, figure typique du XXe siècle hexagonal — méfiant envers tout pouvoir constitué, qu'il soit politique, ecclésiastique ou intellectuel, mais profondément attaché à un certain ordre populaire fait de bistrot, de famille, de quartier, de copains. Il a voté Mitterrand en 1981 par lassitude de la droite, puis il a immédiatement déchanté. Il méprisait également les énarques, les bureaucrates de la culture et les militants professionnels.

Cette posture explique sa capacité à plaire à tout le monde. Quand on cite Audiard aujourd'hui, on ne défend pas un camp politique — on défend une certaine idée du français populaire frondeur, lucide, désabusé sans être cynique, sentimental sans être naïf. C'est une figure tutélaire, comme Voltaire pour la République ou Brassens pour la chanson.
Carnet de notes avec citations Audiard manuscrites stylo plume et café noir

Les formules audiardesques résistent-elles aux réseaux sociaux ?

Elise Fontaine : À l'ère des mèmes et des contenus de quinze secondes, les répliques d'Audiard ont-elles encore une place ?
Jean-Marc Lefèvre : Étonnamment, oui — et plus que jamais. J'ai analysé en 2023 les citations partagées sur Twitter en français : Audiard arrivait en troisième position des auteurs cités, derrière seulement la Bible et Victor Hugo, et devant Voltaire, Coluche et Saint-Exupéry. C'est une donnée fascinante.

La raison de cette persistance, c'est que les répliques d'Audiard ont structurellement la forme idéale pour les réseaux sociaux : courtes, mémorisables, autonomes, percutantes. Un tweet de 140 puis 280 caractères convient parfaitement à *« Les cons, ça ose tout »*. Une vidéo TikTok de 15 secondes peut intégrer *« Bonjour chez vous »* comme conclusion d'un sketch. Audiard a anticipé sans le savoir l'économie de l'attention numérique.

Le problème, en revanche, c'est que ces répliques circulent souvent décontextualisées. *« Les cons, ça ose tout »* est citée pour insulter un adversaire politique, alors que dans le film c'est une méditation philosophique sur l'audace inconsciente des stupides. La citation décontextualisée appauvrit la pensée. C'est pourquoi je milite pour qu'on continue de regarder les films d'Audiard — pas seulement de citer ses formules.

Questions rapides : idées reçues sur Michel Audiard

Elise Fontaine : Vrai ou faux : Audiard improvisait ses répliques pendant le tournage ?
Jean-Marc Lefèvre : Faux. Audiard écrivait, réécrivait, peaufinait chaque réplique au stylo bille à sa table de travail à Dourdan. Le mythe du génie spontané est démenti par ses propres carnets, qui montrent un travail d'orfèvre. Une réplique pouvait être retravaillée dix fois.
Elise Fontaine : Vrai ou faux : Audiard méprisait Belmondo ?
Jean-Marc Lefèvre : Faux mais nuancé. Audiard aimait Belmondo comme comédien, mais il regrettait qu'il n'ait pas plus souvent choisi des rôles à dialogues. Il préférait écrire pour Ventura ou Blier, dont la diction lente sublimait ses formules. La rapidité de Belmondo ne lui permettait pas la même mise en valeur.
Elise Fontaine : Vrai ou faux : Audiard n'a écrit que des comédies ?
Jean-Marc Lefèvre : Faux. Une part importante de sa filmographie est constituée de films noirs (*Le Pacha*, *Mort d'un pourri*) et de drames psychologiques (*Garde à vue*, *Mortelle randonnée*). La légende du dialoguiste-comique est réductrice. Au moins un tiers de son œuvre est non-comique.
Elise Fontaine : Vrai ou faux : Les meilleures répliques d'Audiard ont toutes été coupées au montage ?
Jean-Marc Lefèvre : Partiellement vrai. Audiard se plaignait régulièrement que les réalisateurs coupaient ses meilleures formules pour respecter la durée commerciale. Certaines ont été retrouvées dans ses scripts originaux et publiées posthumément. Mais l'essentiel de son génie a survécu au ciseau.
Elise Fontaine : Vrai ou faux : Audiard regrettait son style et voulait écrire « sérieusement » ?
Jean-Marc Lefèvre : Faux. Audiard a publié plusieurs romans (*La Nuit, le jour et toutes les autres nuits*, 1978) qu'il assumait pleinement comme la continuation de son travail de cinéma. Il considérait ses dialogues comme de la littérature à part entière, pas comme un genre mineur. Sa fierté professionnelle était intacte jusqu'à la fin.

Conclusion : les trois leçons d'Audiard pour la conversation 2026

Jean-Marc Lefèvre : Si je devais résumer ce qu'Audiard nous enseigne encore aujourd'hui, je retiendrais trois choses essentielles.

Premièrement : la précision verbale est une forme de respect pour son interlocuteur. Audiard ne se contentait jamais d'à-peu-près. Le mot juste, la formule polie, le rythme calibré : tout cela témoigne d'une attention extrême à l'autre. Dans notre époque de communication relâchée, c'est un rappel salutaire que parler bien, c'est traiter son auditeur avec considération.

Deuxièmement : l'humour est compatible avec la profondeur. On a souvent opposé en France le sérieux et le rire, comme si la pensée vraie devait être lugubre. Audiard prouve qu'on peut traiter les sujets les plus graves — la mort, la trahison, le pouvoir, la solitude — avec une légèreté qui ne dilue rien. *« Y'a deux sortes de gens qui ne disent rien : ceux qui se taisent et ceux qui parlent pour ne rien dire »* — c'est de l'humour, mais c'est aussi de la philosophie pratique.

Troisièmement : la mémoire collective se nourrit de formules partagées. Sans patrimoine commun de citations, de proverbes, de répliques que nous reconnaissons les uns chez les autres, il n'y a plus de communauté. Audiard nous offre ce patrimoine. Le citer, c'est se reconnaître Français — non pas dans un nationalisme étriqué, mais dans une langue qu'on a en partage et dont les meilleurs auteurs continuent de nous parler par-delà la mort. Pour prolonger cette réflexion sur la mémoire des formules qui structurent la culture française et la diversité des grandes voix de la sagesse populaire, consultez nos [60 citations de femmes philosophes de Hannah Arendt à Simone Weil](/blog/top-60-citations-femmes-philosophes-arendt-de-beauvoir-simone-weil-aphorismes-2026/), ainsi que notre dossier sur les [50 proverbes berbères amazighs venus de Kabylie, du Sahara et du Rif](/blog/proverbes-berberes-amazighs-50-sagesses-kabyle-touareg-rifain-2026/) qui rappellent que la transmission orale a partout les mêmes vertus que les répliques cultes du cinéma : économie, frappe, mémorabilité.

Questions fréquentes

Parce qu'ils touchent à une couche profonde du français parlé : ils marient l'argot des faubourgs, le proverbe populaire et la rhétorique classique en une formule à la fois drôle, percutante et mémorisable. Une réplique comme *« Les cons, ça ose tout — c'est même à ça qu'on les reconnaît »* a la structure d'une maxime du XVIIe siècle (parallélisme, sentence à valeur générale, ironie sous-jacente) mais avec un lexique populaire qui la rend immédiatement accessible. Cette combinaison rare lui assure une longévité exceptionnelle.

Sans hésitation, *« Les cons, ça ose tout »* extraite des *Tontons flingueurs* (1963), portée par Lino Ventura. Elle a connu une vie autonome considérable, citée dans les débats politiques, les pièces de théâtre, les tribunes journalistiques. Viennent ensuite *« Quand les types de 130 kilos disent certaines choses, les types de 60 kilos les écoutent »* (*Le Cave se rebiffe*), *« Un intellectuel assis va moins loin qu'un con qui marche »* (*Un taxi pour Tobrouk*), et *« Bonjour chez vous »* (*Les Tontons flingueurs* encore — formule de congé devenue proverbiale).

Beaucoup, mais pas toutes. Il a signé les dialogues de plus de 110 films entre 1949 et 1985, dont certains des plus grands succès populaires : *Les Tontons flingueurs*, *Les Barbouzes*, *Un taxi pour Tobrouk*, *Le Cave se rebiffe*, *Mélodie en sous-sol*, *Garde à vue*. Mais d'autres dialoguistes — Pascal Jardin, Henri Jeanson, Daniel Boulanger — ont aussi marqué leur époque. Ce qui distingue Audiard, c'est la signature stylistique tellement reconnaissable que des répliques d'autres auteurs lui sont parfois attribuées à tort.

Jeanson est plus littéraire, plus orné, plus proche du théâtre de boulevard. Sa célèbre formule de *Pépé le Moko* — *« Ce n'est pas un pays comme les autres, c'est un état d'âme »* — est lyrique, presque romantique. Audiard est plus sec, plus oral, plus argotique. Sa phrase est faite pour être dite par un voyou ou un truand, pas par un dandy. La langue d'Audiard charrie les faubourgs de Paris des années 1950 ; celle de Jeanson sent encore l'avant-guerre des cabarets de Montmartre. Les deux styles ont marqué leur époque, mais Audiard a finalement gagné en postérité parce qu'il est plus accessible et plus citable.

Absolument, et plusieurs le revendiquent ouvertement. Tarantino, qui parle français, cite Audiard comme l'une de ses influences. En France, des auteurs comme Maïwenn, Quentin Dupieux ou Cédric Klapisch ont intégré l'art de la formule audiardesque à leur écriture. La grande leçon d'Audiard pour les scénaristes contemporains, c'est qu'une réplique doit pouvoir vivre seule, sortie de son contexte, et entrer dans la conversation quotidienne. Les dialogues qui ne fonctionnent que dans le film disparaissent avec lui ; ceux qui fonctionnent seuls deviennent des proverbes du XXIe siècle.