Entretien

Marilyn Monroe en ses mots : 25 citations + entretien avec Anne-Marie Clément, historienne du cinéma classique

Bombe blonde, idole tragique, icône Pop Art : Marilyn Monroe est devenue une image avant d'être une personne. Pour démêler le mythe et retrouver les mots véritables d'une femme qui lisait Joyce et Tolstoï, nous avons rencontré Anne-Marie Clément, historienne du cinéma classique, autour de vingt-cinq citations attestées.
Portrait de Anne-Marie Clément

Anne-Marie Clément

Historienne du cinéma classique

Personnage éditorial fictif. Synthétise l'état de la recherche académique francophone sur Marilyn Monroe et le cinéma classique américain. Spécialisée dans le Hollywood de l'âge d'or (1930-1962), elle a publié plusieurs essais sur les actrices de la Mutual et de la Fox, et enseigné à plusieurs reprises dans des institutions culturelles européennes.

Portrait éditorial fictif. Le personnage et l'entretien synthétisent l'état de l'art du sujet.

Une bibliothèque parisienne et le bruit du mythe

Anne-Marie Clément reçoit dans un appartement haussmannien du quinzième arrondissement de Paris dont les murs sont presque entièrement couverts de rayonnages : photographies de tournage encadrées, livres d’art au format album, biographies en plusieurs langues, recueils de scénarios annotés. Sur la table basse, une édition usée de Fragments — Poèmes, écrits intimes, lettres de Marilyn Monroe (Stanley Buchthal et Bernard Comment, Seuil, 2010) côtoie Marilyn de Norman Mailer et Marilyn Monroe : The Biography de Donald Spoto. Anne-Marie Clément — portrait éditorial reconstitué pour les besoins de cet entretien, mais nourri de l’état réel de la recherche francophone — a passé quatre décennies à étudier le Hollywood de l’âge d’or, et tient à le préciser d’emblée : « Je ne suis pas marilynologue. Je suis historienne, et Marilyn est, de toutes les actrices que j’ai étudiées, celle dont l’image a le plus complètement recouvert la personne. »

Le projet de cette conversation : revenir à vingt-cinq citations attestées, démêler la part documentée et la part fabriquée, et écouter ce qu’une historienne du cinéma classique entend dans la voix d’une femme dont les phrases circulent par millions sur Internet sans qu’on prenne souvent le temps de les vérifier. L’entretien a duré trois heures. Pour un parcours plus large dans l’aphorisme du XXᵉ siècle, on lira aussi notre page consacrée aux citations célèbres de Marilyn Monroe, notre dossier sur les citations sur la vie et notre collection Oscar Wilde — auteur que Marilyn citait d’ailleurs très souvent.

Marilyn et l’image figée : qui invente Marilyn ?

Claire Vasseur : Avant même de parler de citations, il faut peut-être démêler une question plus large. Quand on dit « Marilyn Monroe », à quoi fait-on référence aujourd'hui : la femme, l'actrice, ou l'icône ? Et qui a fabriqué cette image ?
Anne-Marie Clément : La fabrication de Marilyn Monroe est un cas d'école, presque caricatural, du système hollywoodien des années 1950. Norma Jeane Baker, née en 1926 à Los Angeles, devient Marilyn Monroe par contrat avec la 20th Century Fox en 1946. Le nom, la couleur des cheveux, la voix soufflée, la démarche, le rire — tout est calibré, étape par étape, par un département marketing. C'est une figure construite, presque un produit industriel, et elle le savait parfaitement.

Ce qui rend son cas singulier, c'est qu'elle a très tôt résisté de l'intérieur. Dès le milieu des années 1950, elle quitte la Fox, monte sa propre société de production — la Marilyn Monroe Productions, l'une des premières fondées par une actrice à Hollywood — et négocie ses propres rôles. Elle s'inscrit à l'Actors Studio à New York, se forme à la méthode Strasberg, lit, écrit, fréquente Truman Capote, Carson McCullers, Arthur Miller. Pendant ce temps, les studios continuent de la vendre comme une bombe blonde sans cervelle. L'écart entre la Marilyn vivante et la Marilyn marchande devient vertigineux.

Quand elle meurt en 1962 à trente-six ans, l'image figée prend le dessus. Andy Warhol commence sa série de sérigraphies en août 1962, deux semaines après le décès. *Marilyn Diptych* sort en 1962, et c'est cette Marilyn-là — la Marilyn de Warhol, la Marilyn comme signe pop, comme couleur, comme sourire répété — qui s'imprime durablement dans la culture mondiale. La femme disparaît derrière son icône.
Claire Vasseur : Et c'est dans cette icône que les citations s'engouffrent, comme dans un récipient prêt à recevoir n'importe quoi ?
Anne-Marie Clément : Exactement. Une fois que l'image est devenue purement symbolique, elle peut accueillir des phrases qui n'ont rien à voir avec la personne historique. Si vous attribuez une formule à Marilyn Monroe, vous lui donnez immédiatement le poids émotionnel de l'icône — la beauté, la fragilité, la tragédie — et votre phrase devient virale. C'est un mécanisme presque mathématique. Marilyn est aujourd'hui, avec Einstein et Gandhi, l'une des figures les plus citées à tort sur Internet.

D'où l'importance de revenir aux sources : les biographies sérieuses, les entretiens publiés de son vivant, les lettres conservées, les *Fragments* publiés en 2010. Là, on trouve une voix réelle, et elle est très différente de la Marilyn des posters Pinterest.

Vraies citations contre citations apocryphes

Claire Vasseur : Justement, prenons l'exemple le plus connu : « Si vous ne pouvez pas gérer mon pire, vous ne méritez pas mon meilleur. » Vraie ou fausse ?
Anne-Marie Clément : Apocryphe. Cette formule n'apparaît dans aucun entretien attesté, aucune lettre, aucun écrit. Elle commence à circuler de manière anonyme sur Internet au milieu des années 2000, et finit par être attribuée à Marilyn par contagion graphique : quelqu'un, à un moment, a posé la phrase sur une photographie de l'actrice, et l'attribution s'est sédimentée. C'est exactement le mécanisme que les chercheurs en sciences de l'information appellent une *attribution dérivée*.

La même chose vaut pour des dizaines d'autres formules : « Bien faites les filles vont au paradis, mal faites elles vont partout », « Donnez à une fille les bonnes chaussures et elle conquerra le monde », « Garder une femme heureuse n'est pas si compliqué », et bien d'autres. Aucune n'a été retrouvée dans les sources primaires.

En revanche, ce qui est documenté est tout aussi intéressant. Marilyn dit, dans un entretien à *Life Magazine* en 1962 : *« I'm a failure as a woman. My men expect so much of me, because of the image they've made of me — and that I've made of myself — as a sex symbol. Men expect so much, and I can't live up to it. »* — *« Je suis un échec en tant que femme. Mes hommes attendent tellement de moi, à cause de l'image qu'ils se sont faite de moi — et que je me suis faite de moi-même — comme symbole sexuel. Les hommes attendent tant, et je ne peux pas être à la hauteur. »* C'est une citation glaçante de lucidité, et elle est totalement absente des Pinterest. Elle ne se vend pas. Elle ne console pas. Elle dérange.
Claire Vasseur : Quelles sont les citations qu'on peut considérer comme parfaitement attestées ?
Anne-Marie Clément : Une vingtaine, peut-être trente, sont solidement documentées. Je commence par la plus célèbre : *« L'imperfection est beauté, la folie est génie, et il vaut mieux être absolument ridicule qu'absolument ennuyeux »* (entretiens années 1950, source : *Vie de Marilyn Monroe*, Norman Mailer). Elle apparaît dans plusieurs transcriptions de l'époque, avec de légères variantes, ce qui est typique des citations orales recueillies par différents journalistes.

Autre citation parfaitement sourcée : *« Hollywood est un endroit où ils vous payent mille dollars pour un baiser et cinquante centimes pour votre âme »* (*Vie de Marilyn Monroe*, Norman Mailer). Et celle-ci, plus douce mais souvent oubliée : *« Je veux grandir avec dignité »* — phrase qu'elle écrit dans un carnet à la fin des années 1950 (*Fragments*, p. 154).

Et puis il y a les citations qui appartiennent davantage à son écriture intime : *« Aide aide aide. Je sens que la vie approche, alors que tout ce que je veux, c'est mourir »*, écrite dans un carnet de 1955 (*Fragments*). Celle-là, vous ne la verrez jamais sur un poster — elle est trop directe, trop nue. Mais c'est de la Marilyn la plus vraie qui soit.

La bibliothèque de Marilyn : Joyce, Tolstoï, et quatre cents livres

Claire Vasseur : Vous avez consacré plusieurs articles à la bibliothèque personnelle de Marilyn Monroe. Que sait-on précisément de ses lectures ?
Anne-Marie Clément : Quand sa succession a mis ses biens aux enchères chez Christie's en 1999, on a découvert qu'elle possédait environ quatre cent trente livres. Et la liste est stupéfiante de sérieux. Joyce — *Ulysses*, qu'elle a effectivement lu, comme l'attestent plusieurs photographies de tournage où on la voit le livre à la main, notamment la fameuse photo d'Eve Arnold prise dans le Long Island en 1955. Tolstoï : *La Sonate à Kreutzer*, *Anna Karénine*. Dostoïevski : *Les Frères Karamazov* — elle envisageait d'ailleurs un projet de film où elle aurait joué Grouchenka.

Tchekhov, Whitman, Rilke, Carl Sandburg, qui était son ami personnel. Beaucoup de poésie : Yeats, Robert Frost, Edgar Lee Masters. Camus — *La Chute*, en édition de poche. Freud, dont elle avait suivi l'œuvre principalement parce qu'elle était en analyse depuis 1955. Et plus inattendu : des livres de Lincoln Steffens, des biographies de Lincoln, de Goethe, des essais sur l'art dramatique russe.

Ce que cette bibliothèque révèle, c'est une lectrice autodidacte mais sérieuse, qui se savait privée de l'éducation classique et qui essayait, livre après livre, de combler ce manque. Elle disait à Truman Capote : *« Mes livres, ce sont mes universités »* — citation rapportée par Capote dans *Music for Chameleons*. Voilà la vérité de Marilyn lectrice.
Claire Vasseur : Et ces lectures déteignent-elles sur ses propres formules ? Y a-t-il une influence russe, joycienne, freudienne dans sa manière de parler ?
Anne-Marie Clément : Indirectement, oui. La Marilyn la plus profonde, celle des *Fragments*, écrit dans une langue saturée d'introspection psychanalytique, avec une attention au détail intime qu'on retrouve chez Tchekhov ou Rilke. *« Aide aide aide »*, *« Je suis seule dans cette ville »*, *« Je marche sur la pointe des pieds dans ma propre vie »* — ces formulations courtes, brisées, à la fois pudiques et désarmantes, doivent quelque chose à la poésie qu'elle lisait.

Et puis il y a un fragment, daté de 1955, qui est presque un haïku : *« La nuit dehors / la lampe allumée / je suis là où je dois être ».* Cinq vers — la traduction française les rend en cinq vers, l'original anglais en six lignes. C'est de la poésie, sans préméditation, et c'est probablement parce qu'elle lisait Whitman et Sandburg qu'elle pouvait écrire ainsi sans le savoir.

Marilyn Monroe lisant Ulysses de James Joyce, photo en noir et blanc style 1955

« L’imperfection est beauté » : la philosophie d’une icône fragile

Claire Vasseur : La citation *« L'imperfection est beauté, la folie est génie »* est sans doute la plus reprise. Que dit-elle vraiment de la philosophie de Marilyn ?
Anne-Marie Clément : Elle est plus profonde qu'on ne le croit. Si on la lit comme une simple formule pop, on en fait un slogan d'auto-acceptation, du genre *« sois toi-même »*. Mais dans son contexte, dit dans les années 1950 par une femme qui se savait construite de toutes pièces par Hollywood, elle prend une valeur de résistance.

L'imperfection comme beauté, c'est une revendication contre la fabrique d'image qui exigeait d'elle la perfection lisse. La folie comme génie, c'est une justification de sa propre fragilité psychique — elle souffrait depuis l'enfance d'une santé mentale très instable, transmise par sa mère internée. Et le ridicule comme préférable à l'ennui, c'est une déclaration de méthode : elle a toujours préféré aller trop loin (les robes, les chansons, les photos) plutôt que de rester dans le cadre.

On peut aussi citer cette autre formule, moins connue, qui appartient au même registre : *« Je crois que tout est possible si vous y croyez assez fort »* (entretiens années 1956). Et celle-ci, magnifique, qu'elle écrit dans un carnet : *« Je rêve de devenir bonne, de devenir grande, mais ce qui m'effraie, c'est que je sais déjà que je n'aurai pas le temps »* (*Fragments*).
Claire Vasseur : Cette anticipation lucide de sa propre mort revient souvent dans ses écrits. Faut-il y voir une dépression chronique, ou une intuition d'artiste ?
Anne-Marie Clément : Les deux, indissociablement. Marilyn avait été diagnostiquée — par les standards de l'époque — comme borderline, et plusieurs psychiatres qui l'ont suivie, dont le célèbre Ralph Greenson, ont laissé des notes qui confirment une instabilité émotionnelle profonde, des idées suicidaires récurrentes, une dépendance croissante aux barbituriques. Elle écrivait, vers 1958 : *« Aide aide aide / Je sens que la vie approche / alors que tout ce que je veux, c'est mourir »*.

Mais cette souffrance n'enlève rien à la lucidité. Au contraire : la dépression est aussi une forme de regard tranchant sur soi-même. Marilyn voyait avec une netteté presque clinique le décalage entre l'image et la personne. Elle écrit : *« On me regarde, et je sens qu'on regarde quelqu'un d'autre — quelqu'un qui n'est pas moi »*. Pour qui s'intéresse aux liens entre [pensée philosophique sur la finitude](/blog/citations-philosophiques-vie-mort-pensees-mediter/) et témoignage personnel, ses écrits sont d'une richesse extraordinaire.

Marilyn écrivaine : journaux, lettres, poèmes

Claire Vasseur : Marilyn Monroe écrivaine — la formule peut surprendre. Pouvez-vous nous raconter ce que sont les *Fragments* publiés en 2010, et comment ils ont été reçus ?
Anne-Marie Clément : Les *Fragments — Poèmes, écrits intimes, lettres* sont un recueil édité par Stanley Buchthal et Bernard Comment, publié simultanément en France au Seuil et aux États-Unis chez Farrar, Straus and Giroux en octobre 2010. Le contenu provient des archives personnelles de Marilyn, conservées par Anna Strasberg, la veuve de Lee, qui en avait hérité.

On y trouve une vingtaine de carnets — ces petits cahiers à spirale ou reliés cuir qu'elle emportait partout —, des feuilles volantes, des lettres jamais envoyées, des fragments de journal, des poèmes. La période couverte va de 1943 à 1962. On y lit son anxiété, sa solitude, ses lectures (elle annote ce qu'elle lit, signale ce qui la frappe), ses tentatives d'analyse de soi.

La réception a été divisée. Une partie de la critique a salué la découverte d'une voix littéraire authentique. Une autre, plus sceptique, a trouvé que le matériau était trop fragmentaire pour parler d'une œuvre. Mon avis, après plusieurs lectures, est qu'il faut prendre les *Fragments* pour ce qu'ils sont : non pas une œuvre achevée, mais un témoignage de première main sur une vie intérieure d'une grande complexité. Et certains passages — *« Je ne sais pas où je vais mais je sais où je n'irai pas »*, *« Je marche sur la pointe des pieds dans ma propre vie »* — sont d'une beauté littéraire indiscutable.
Claire Vasseur : Quelles citations issues spécifiquement des *Fragments* trouvez-vous les plus marquantes ?
Anne-Marie Clément : J'en citerais cinq, qu'on ne trouve pratiquement jamais sur Internet parce qu'elles sont trop intérieures pour la viralité.

D'abord : *« La meilleure chose que je sois capable de faire, c'est d'être moi-même. Et je ne sais même pas si je le fais bien »* (1955, *Fragments*). Ensuite : *« Je veux grandir avec dignité »* (carnet 1958, *Fragments*). Puis : *« Je crois aux personnes qui me tiennent debout — sans elles, je ne suis qu'une ombre découpée »* (lettre à Lee Strasberg, vers 1956, citée dans *Fragments*). Encore : *« Mon corps est mon corps, et chaque centimètre de lui m'appartient »* (note 1961). Et enfin, la plus déchirante peut-être : *« Aujourd'hui je me suis pardonnée. Je ne sais pas combien de temps cela durera »* (*Fragments*, sans date).

Ces cinq citations dessinent une Marilyn que la culture populaire ne connaît pas : pensante, écrivante, qui se cherche dans une langue à elle, et qui parfois la trouve.

L’amour, le mariage, les hommes : DiMaggio, Miller, et les autres

Claire Vasseur : Marilyn Monroe a été mariée trois fois — Jim Dougherty (1942-1946), Joe DiMaggio (1954, neuf mois) et Arthur Miller (1956-1961). Que disent ses citations sur l'amour et le mariage ?
Anne-Marie Clément : Elles disent une expérience douloureuse, et étonnamment lucide. Marilyn ne romantise jamais le mariage. Elle écrit, à propos de DiMaggio : *« Joe me protégeait de la foule, mais qui me protégeait de Joe ? »* (note 1954, *Fragments*). Et de Miller : *« Arthur m'a offert des livres et m'a appris des mots. Mais entre nous, à la fin, il n'y avait que les mots — et plus de souffle »* (carnet 1961).

Sur l'amour en général, on lui doit cette citation très souvent reprise, et cette fois attestée : *« J'ai été embrassée plus de fois que toute autre fille à Hollywood, et je n'ai été aimée — vraiment aimée — qu'une seule fois. Et celui-là est mort »* (entretien 1955, *Vie de Marilyn Monroe*, Norman Mailer). Elle parlait probablement de Johnny Hyde, l'agent de talent qui l'avait aidée à percer dans les années 1949-1950 et qui est mort en 1950.

Et puis cette formule merveilleuse, qui circule beaucoup mais qui est bien d'elle : *« Une carrière est merveilleuse, mais on ne peut pas se blottir contre une carrière par une nuit froide »* (entretien 1956). Marilyn était une femme de chair et de cœur, et l'écart entre l'icône glamour et la solitude réelle est l'une des grandes leçons de sa biographie. Pour qui s'intéresse aux mots de l'amour à travers les époques, on lira aussi notre [page citations sur l'amour](/citations-amour/) — où d'autres voix dialoguent avec la sienne.

La maladie mentale et la mort : peut-on lire Marilyn comme témoignage ?

Claire Vasseur : Marilyn a beaucoup parlé, dans ses écrits intimes, de sa souffrance psychique. Peut-on aujourd'hui lire ses citations comme un document précieux sur la dépression et l'addiction ?
Anne-Marie Clément : Oui, et c'est l'un des aspects les plus importants — et les plus tristement actuels — de son œuvre fragmentaire. Marilyn écrit, dès le milieu des années 1950 : *« Je veux mourir — non pas vraiment, mais je veux que cela cesse »*. C'est une distinction d'une finesse psychiatrique remarquable, qu'aujourd'hui les cliniciens reconnaîtraient comme caractéristique d'une dépression majeure non suicidaire au sens strict, mais profondément épuisante.

Elle parle aussi de sa dépendance aux barbituriques, dont elle prenait des doses considérables : Nembutal, Seconal, chloral. *« Mes amis sont des petites pilules orange »* (carnet 1961). Et de l'insomnie chronique : *« La nuit est mon ennemie, et je n'ai pas appris à la combattre »*.

Lire ces phrases aujourd'hui, c'est comprendre que Marilyn a été l'une des premières femmes très publiques à témoigner — sans le vouloir, puisque ces écrits étaient privés — de ce qu'on appelle aujourd'hui la santé mentale au féminin. Elle parle de sa thérapie avec Greenson, de ses doutes sur les psychiatres masculins, de la manière dont sa mère internée a façonné sa peur de la folie. C'est un document précieux. Et c'est aussi pourquoi, lorsque la dépression est évoquée comme thème éditorial, je renvoie volontiers vers des ressources contemporaines spécialisées comme combattreladepression.com, qui prolongent dans la modernité les questions que Marilyn posait déjà.

Sur la mort elle-même, elle écrit, l'année avant sa disparition : *« Je voudrais aller doucement. Doucement et sans bruit. Comme une lampe qu'on éteint avant de fermer la pièce »* (note 1961). Elle est morte le 4 août 1962, à Brentwood, d'une overdose de barbituriques. Les circonstances exactes restent débattues. La phrase, elle, était écrite.

Marilyn Monroe vintage portrait noir et blanc 1955-1960, robe blanche, regard pensif, lumière douce de studio Hollywood

L’héritage : pourquoi ses citations circulent-elles autant aujourd’hui ?

Claire Vasseur : Soixante-trois ans après sa mort, Marilyn Monroe reste l'une des femmes les plus citées sur les réseaux sociaux. Comment expliquer cette longévité dans un monde qui oublie tout en six mois ?
Anne-Marie Clément : Trois facteurs s'additionnent, et leur combinaison est rare. Premièrement, sa biographie est tragique au sens classique du terme : grandie dans des familles d'accueil, montée seule à Hollywood, devenue immense, morte jeune dans des circonstances obscures. Cette structure narrative — l'ascension, le sommet, la chute — est exactement celle des héros antiques, et elle est universelle.

Deuxièmement, sa beauté iconique garantit l'attention visuelle. Sur les réseaux sociaux, où une image est consommée en moins d'une seconde, son visage est immédiatement reconnaissable, chargé d'émotion. Si vous mettez une phrase à côté de Marilyn, la phrase hérite d'une partie de cette charge.

Troisièmement, et c'est le moins évident, ses formules attestées correspondent exactement au format viral. Elles sont courtes — la plupart tiennent en une phrase. Elles sont individualistes — elles parlent de soi, de l'authenticité, de la résistance à la norme. Elles sont émotionnellement chargées. Et elles ont été dites en anglais dans une syntaxe simple, ce qui les rend traduisibles dans toutes les langues. C'est exactement la formule Twitter avant Twitter, Instagram avant Instagram. Marilyn était, sans le savoir, une influenceuse posthume.

Et puis il y a ceci, qui est plus difficile à formuler : Marilyn a touché quelque chose de réel sur la vulnérabilité contemporaine. Quand elle dit *« je suis un échec en tant que femme »*, elle exprime ce que des millions de femmes ressentent face aux injonctions sociales. Sa fragilité, paradoxalement, est sa force éditoriale. Elle est l'une des rares icônes du XXᵉ siècle qui ait laissé des phrases d'échec, et c'est précisément pour cela que les gens s'y reconnaissent.
Claire Vasseur : Si vous deviez recommander à un lecteur curieux trois ouvrages pour entrer dans Marilyn par le bon angle — celui de la femme et de la lectrice, pas de l'icône —, lesquels choisiriez-vous ?
Anne-Marie Clément : *Fragments — Poèmes, écrits intimes, lettres* (Buchthal et Comment, Seuil, 2010) en priorité absolue : c'est sa voix sans intermédiaire. Ensuite *Marilyn Monroe : The Biography* de Donald Spoto (1993), qui est la biographie la plus rigoureuse du point de vue documentaire. Et enfin *The Passion of Marilyn Monroe* de Lois Banner (2012), qui propose une lecture féministe contemporaine, attentive aux structures de pouvoir hollywoodiennes que Marilyn a affrontées et, parfois, retournées.

Les biographies romanesques — Mailer, Joyce Carol Oates — ont leur intérêt littéraire, mais elles inventent. Si l'on cherche la Marilyn historique, on commence par les *Fragments*. Tout le reste est commentaire.

Questions rapides : les idées reçues sur Marilyn

Claire Vasseur : « Marilyn était une bombe blonde sans cervelle. » Vrai ou faux ?
Anne-Marie Clément : Faux. Sa bibliothèque personnelle de quatre cent trente livres comprenait Joyce, Tolstoï, Dostoïevski, Freud, Camus. Elle était membre de l'Actors Studio. Elle écrivait des poèmes. L'image de la blonde inculte est une fabrication des studios, démentie par toutes les sources primaires.
Claire Vasseur : « Marilyn était nue dans le calendrier de 1949 par choix artistique. » Vrai ou faux ?
Anne-Marie Clément : Vrai pour le choix, faux pour le motif. Elle a posé pour Tom Kelley en mai 1949 parce qu'elle avait besoin d'argent pour payer son loyer — exactement cinquante dollars. Elle l'a assumé publiquement quand le scandale a éclaté en 1952, et cette franchise a été l'un de ses premiers actes de résistance contre le moralisme hollywoodien.
Claire Vasseur : « John F. Kennedy a eu une liaison avec Marilyn. » Vrai ou faux ?
Anne-Marie Clément : Probablement vrai mais peu documenté. Une rencontre ou plusieurs rencontres intimes sont rapportées par plusieurs sources, mais l'ampleur exacte de la relation est largement amplifiée par la culture populaire. Marilyn n'a jamais évoqué Kennedy par écrit dans les *Fragments*. La fameuse interprétation de *Happy Birthday Mr. President* date de mai 1962, trois mois avant sa mort.
Claire Vasseur : « Marilyn a été assassinée. » Vrai ou faux ?
Anne-Marie Clément : Officiellement faux : la cause de la mort retenue est une overdose de barbituriques, classée probable suicide. Plusieurs théories alternatives circulent depuis les années 1970, mais aucune n'a été démontrée par des éléments probants. La complexité réelle est suffisante : femme de trente-six ans, dépressive chronique, dépendante aux barbituriques depuis dix ans, isolée. La tragédie n'a pas besoin de complot pour être tragique.
Claire Vasseur : « Marilyn a écrit la chanson *Diamonds Are a Girl's Best Friend*. » Vrai ou faux ?
Anne-Marie Clément : Faux. La chanson est de Jule Styne (musique) et Leo Robin (paroles), composée en 1949 pour la comédie musicale *Gentlemen Prefer Blondes*. Marilyn l'interprète dans le film éponyme de 1953 et lui donne sa version définitive, mais elle n'en est pas l'autrice. Confusion typique entre l'interprète iconique et l'auteur.
Claire Vasseur : « Marilyn citait Oscar Wilde. » Vrai ou faux ?
Anne-Marie Clément : Vrai, et souvent. Wilde figurait dans sa bibliothèque, et plusieurs entretiens la montrent citant des aphorismes wildiens, en particulier ceux sur la beauté et l'authenticité. La proximité de tempérament entre Wilde et Marilyn — provocateurs aristocratiques de la sincérité, esthètes du paradoxe — est l'une des affinités électives du XXᵉ siècle.

Conclusion : les trois choses à retenir

Claire Vasseur : Pour conclure, si vous deviez résumer en trois points ce qu'un lecteur curieux devrait emporter de cette conversation, que diriez-vous ?
Anne-Marie Clément : Premièrement, séparer la personne de l'icône. Marilyn Monroe n'est pas la Marilyn de Warhol. C'est une femme née Norma Jeane Baker en 1926, qui a lu quatre cent trente livres, écrit des carnets, traversé trois mariages, souffert de dépression chronique, et qui est morte trop tôt à trente-six ans. La femme historique est plus intéressante, plus complexe et plus émouvante que l'icône commerciale. Si vous ne deviez retenir qu'une chose, ce serait celle-là.

Deuxièmement, se méfier des citations Internet. La majorité des phrases attribuées à Marilyn sur Pinterest, Instagram et TikTok sont apocryphes, fabriquées entre 2005 et 2015. Avant de partager une citation, vérifiez sa source. Trois critères suffisent : présence dans une biographie sérieuse (Spoto, Banner, Mailer), citation d'un entretien attesté, ou apparition dans les *Fragments*. Si rien de tout cela ne se vérifie, méfiez-vous.

Troisièmement, lire les *Fragments***. C'est le seul livre qui contient sa voix sans filtre. On y entend une intelligence vivante, blessée, qui se cherche dans une langue à elle. C'est de la littérature mineure peut-être, mais de la littérature vraie — et c'est le plus beau cadeau que Marilyn nous ait laissé. Quelqu'un qui l'aurait lue ne pourra plus jamais regarder *Some Like It Hot* de la même façon.

Et un quatrième point en bonus, parce que je n'ai pas pu m'empêcher : Marilyn était drôle. Très drôle. Beaucoup de ses citations attestées sont mordantes, ironiques, lucides sur Hollywood et sur elle-même. La tristesse posthume a effacé son humour. Lisez-la en l'imaginant sourire — c'est ainsi qu'elle parlait.

Pour les lecteurs curieux d'aller plus loin, je conseille notre collection thématique complète des citations attestées de Marilyn ainsi que le dossier consacré à Dostoïevski qu'elle lisait — la liste des liens utiles vous attend après cet entretien.

Pour aller plus loin

Pour prolonger cette conversation, plusieurs ressources accompagnent les lecteurs curieux. La collection complète des citations attestées de Marilyn Monroe sur notre site rassemble les phrases sourcées des biographies de référence — Spoto, Banner, Mailer — et signale celles dont l’attribution est apocryphe. Notre dossier sur les trente citations essentielles de Dostoïevski rappelle utilement que Marilyn comptait Crime et châtiment parmi ses lectures de chevet, et notre anthologie de cinquante réflexions philosophiques sur la finitude éclaire la dimension existentielle de ses derniers carnets.

La proximité avec Wilde mentionnée plus haut peut se prolonger en visitant le site Bel-Ami consacré à Maupassant, autre styliste du paradoxe que Marilyn lisait, et le magazine littéraire cerclepouchkine.com qui éclaire son goût des classiques russes — Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov.

Questions fréquentes

Non. Cette citation extrêmement répandue sur les réseaux sociaux n'apparaît dans aucun entretien, lettre ou écrit attesté de Marilyn Monroe. Elle a commencé à circuler sur Internet au milieu des années 2000, anonyme à l'origine, avant d'être attribuée à l'actrice par effet de halo. La règle est simple : si une citation circule uniquement sur des images Pinterest ou Instagram et n'apparaît dans aucune biographie sérieuse (Mailer, Spoto, Banner), elle est presque certainement apocryphe.

Sa bibliothèque, vendue aux enchères en 1999, comptait environ 430 livres et révèle une lectrice exigeante : Joyce (Ulysses, qu'elle a effectivement lu), Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Whitman, Rilke, Freud, Camus, des recueils de poésie et plusieurs essais sur l'art dramatique. Elle suivait des cours à l'Actors Studio de Lee Strasberg et discutait littérature avec Arthur Miller. L'image de la blonde inculte est une construction médiatique systématiquement contredite par les témoignages de ses proches.

Oui, considérablement. Le recueil Fragments — Poèmes, écrits intimes, lettres, publié en 2010 par Stanley Buchthal et Bernard Comment d'après ses archives, rassemble carnets, notes éparses, poèmes, lettres et fragments autobiographiques. On y découvre une écriture lucide, parfois douloureuse, attentive à l'introspection psychanalytique. C'est la source la plus fiable pour qui veut entendre sa voix réelle, débarrassée du filtre des journalistes.

« L'imperfection est beauté, la folie est génie, et il vaut mieux être absolument ridicule qu'absolument ennuyeux » est sans doute la plus largement reprise. Elle apparaît dans plusieurs entretiens des années 1950 et résume une philosophie personnelle qu'elle a tenue jusqu'au bout : préférer l'authenticité fragile au lissage social. À noter qu'on en trouve plusieurs variantes dans la presse de l'époque — la formulation exacte oscille selon les transcriptions.

Trois raisons s'additionnent. Sa biographie tragique en fait une figure d'identification pour tout lecteur qui se sent vulnérable. Sa beauté iconique garantit l'attention visuelle sur les réseaux sociaux. Et la concision américaine de ses formules — courtes, percutantes, individualistes — correspond exactement au format Twitter, Instagram et TikTok. C'est le mariage paradoxal d'une voix singulière et d'un format viral, qui explique pourquoi elle reste, plus de soixante ans après sa mort, l'une des femmes les plus citées du XXᵉ siècle.

Largement, oui, et la critique académique a commencé à corriger cette injustice à partir des années 1990. Ses performances dans Bus Stop (1956), The Prince and the Showgirl (1957) et The Misfits (1961) montrent une comédienne sensible, capable de variations subtiles, qui a longtemps été enfermée dans le registre comique de Some Like It Hot ou Gentlemen Prefer Blondes. Lee Strasberg la considérait comme l'une des deux meilleures élèves qu'il ait eues à l'Actors Studio, l'autre étant Marlon Brando.

Oui. Plusieurs photos d'elle la montrent lisant Les Frères Karamazov, et Dostoïevski figurait dans sa bibliothèque personnelle. Elle aurait même envisagé un projet de film tiré du roman, dans lequel elle aurait voulu jouer Grouchenka. Le projet n'a jamais abouti, mais il témoigne d'une ambition artistique réelle, très éloignée de l'image que les studios cherchaient à imposer.