Entretien

Sagesse taoïste de Laozi à Zhuangzi : entretien avec une sinologue de la Sorbonne

La sagesse taoïste — Tao Te King de Laozi, paraboles de Zhuangzi — propose une voie philosophique radicalement autre que celle de Confucius : non-agir (wu wei), spontanéité, dissolution du moi. Une sinologue de la Sorbonne explique pourquoi cette pensée vieille de 2500 ans dialogue aujourd'hui avec la psychologie de la pleine conscience et l'écologie.
Portrait de Caroline Vanderbroucke

Caroline Vanderbroucke

Sinologue, Sorbonne Paris IV

Professeure de philosophie chinoise classique à la Sorbonne (Paris IV), spécialiste du taoïsme philosophique des Royaumes combattants. Auteure de Lire le Tao Te King aujourd'hui (CNRS Éditions, 2022) et coéditrice de la traduction française annotée de Zhuangzi (Les Belles Lettres, 2023). Personnage éditorial fictif représentant la synthèse de la recherche sinologique francophone contemporaine.

Il y a deux mille cinq cents ans, à la frontière occidentale de l'empire chinois des Zhou, un vieillard fatigué par le déclin de son époque aurait demandé à un gardien de col de pouvoir partir vers l'Ouest. Avant de le laisser franchir la frontière, le gardien lui demanda de laisser à l'humanité un témoignage de sa sagesse. Le vieillard s'assit, écrivit cinq mille caractères, et disparut à jamais. Le texte qu'il laissa, le *Tao Te King*, a structuré pendant deux millénaires la pensée chinoise et continue, aujourd'hui encore, de susciter l'enthousiasme philosophique. Que dit ce livre ? Et pourquoi continue-t-il de fasciner les Occidentaux au XXIe siècle ?

Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Caroline Vanderbroucke, maîtresse de conférences en philosophie chinoise classique à la Sorbonne Paris IV. Spécialiste du dialogue entre les pensées chinoise et occidentale, elle vient de publier Le Wu Wei et l'Occident — l'art du non-forçage (Éditions de la Sorbonne, 2024), qui explore les résonances contemporaines de la pensée taoïste. C'est Elise Fontaine, rédactrice en chef de La Bibliothèque des Sagesses, qui a conduit l'entretien.

Qu'est-ce que le Tao ? Comment traduire l'intraduisible ?

Elise Fontaine : Le mot Tao reste mystérieux pour beaucoup de lecteurs occidentaux. Pouvez-vous nous donner une définition accessible sans trahir la profondeur du concept ?
Caroline Vanderbroucke : Le premier chapitre du *Tao Te King* commence par cette phrase qui pose le problème lui-même : *« Le Tao qui peut être dit n'est pas le Tao éternel ; le nom qui peut être nommé n'est pas le nom éternel. »* Laozi nous prévient d'emblée — le Tao excède toute définition. C'est la difficulté fondatrice de toute lecture taoïste.

Cela dit, on peut s'approcher du concept par plusieurs angles. Étymologiquement, *Tao* (道) signifie « voie », « chemin », « passage ». Métaphysiquement, c'est le principe ineffable d'où procèdent toutes choses — antérieur au ciel et à la terre, immanent à tout ce qui existe. Phénoménologiquement, c'est le cours naturel des événements, ce qui se passe quand on cesse de forcer le réel.

Je propose souvent à mes étudiants une image : imaginez une rivière. Vous pouvez essayer de la décrire par sa longueur, son débit, sa température, sa composition chimique. Toutes ces descriptions sont vraies, mais aucune ne *fait* la rivière. La rivière, c'est le mouvement de l'eau qui coule selon les pentes naturelles. Le Tao est de cet ordre — il est moins une chose qu'un mode d'être. Et plus on s'en approche par le discours, plus on s'en éloigne. C'est pour cela que Laozi privilégie les images, les métaphores et les paradoxes plutôt que les définitions logiques.

Le traducteur occidental est donc condamné à choisir entre plusieurs imperfections. « Voie » est trop pratique. « Chemin » est trop spatial. « Principe » est trop conceptuel. « Cours » est peut-être ce qui s'approche le mieux du sens vivant — le cours d'une rivière, le cours des saisons, le cours d'une vie qui se déroule sans forçage.

Laozi et Confucius : deux voies chinoises divergentes

Elise Fontaine : Laozi et Confucius sont les deux figures fondatrices de la philosophie chinoise. En quoi leurs visions s'opposent-elles ?
Caroline Vanderbroucke : Cette opposition structure toute la pensée chinoise classique, et il faut la comprendre pour entrer dans la sagesse taoïste. Confucius (551-479 av. J.-C.) est le philosophe de l'ordre social. Il valorise les rites (*li*), la piété filiale (*xiao*), le respect des hiérarchies, l'éducation morale rigoureuse, la culture du gentilhomme accompli (*junzi*). Sa philosophie répond à une question essentielle : comment construire une société harmonieuse ? Et sa réponse est : par la cultivation patiente des vertus civiques et familiales.

Laozi répond à une question différente : comment vivre selon le cours naturel des choses, sans forcer le réel ? Sa réponse contredit point par point Confucius. Quand Confucius dit *« cultive les rites »*, Laozi dit *« les rites sont le déclin de la Voie »*. Quand Confucius dit *« perfectionne-toi par l'étude »*, Laozi dit *« abandonne l'étude et tu seras sans souci »*. Quand Confucius dit *« gouverne par la vertu visible »*, Laozi dit *« le meilleur gouvernement est celui dont les sujets ignorent qu'ils sont gouvernés »*.

Cette tension entre confucianisme et taoïsme a structuré la culture chinoise pendant deux mille ans. Le fonctionnaire chinois traditionnel devait être confucianiste dans l'exercice de ses fonctions, pour servir l'État avec rigueur, et taoïste dans sa vie privée, pour cultiver son équilibre intérieur. Quand il prenait sa retraite, il retournait à la montagne lire Laozi et peindre des paysages. Cette double appartenance n'était pas vécue comme contradictoire — c'étaient deux moments d'une même vie pleine.

Pour comparer les deux traditions à partir du corpus proverbial, lisez nos [60 proverbes chinois nourris à la fois de Confucius et du folklore taoïste populaire](/blog/proverbes-chinois-60-sagesses-confucius-folklore-philosophie-orient/) — la cohabitation des deux sagesses y est lisible à chaque page. Cette philosophie du bain dans l'élément, du retour aux rythmes corporels et de la régulation par l'eau et la chaleur trouve un écho très net dans la tradition des [rituels de bains, sauna et balnéothérapie hérités des pratiques slaves et orientales](https://www.bainsrusses.com/), où l'apaisement physique constitue la première étape d'une discipline méditative.

Zhuangzi et le rêve du papillon : la dissolution du moi

Elise Fontaine : Le rêve du papillon de Zhuangzi est devenu emblématique de la philosophie chinoise. Pouvez-vous en expliquer la portée philosophique ?
Caroline Vanderbroucke : La parabole est très brève. Zhuangzi raconte : *« Une nuit, Zhuang Zhou rêva qu'il était un papillon, voltigeant heureux d'être un papillon, sans aucune conscience d'être Zhuang Zhou. Soudain, il se réveilla et se retrouva Zhuang Zhou. Maintenant, il ne sait plus si c'est Zhuang Zhou qui a rêvé être un papillon, ou si c'est un papillon qui rêve maintenant qu'il est Zhuang Zhou. »*

Cette parabole opère trois ruptures par rapport à la pensée occidentale dominante. Premièrement, elle relativise la distinction veille/sommeil — qui est si fondamentale chez Descartes par exemple (*« cogito ergo sum »* présuppose une conscience qui sait distinguer ses états). Pour Zhuangzi, cette distinction n'est pas garantie.

Deuxièmement, elle relativise l'identité personnelle. Zhuang Zhou et le papillon ne sont pas deux entités stables qui s'opposent — ce sont deux états de la conscience entre lesquels la frontière est poreuse. Le moi unifié, qui sert de socle à la philosophie occidentale moderne (Descartes, Kant, Hegel), n'a pas chez Zhuangzi cette consistance assurée.

Troisièmement, et c'est sans doute le plus profond, la parabole valorise positivement cette indétermination. Zhuang Zhou ne s'angoisse pas de ne plus savoir qui il est — il en tire une libération. Ce qui en Occident apparaîtrait comme une crise schizophrénique (la perte de l'identité) devient en taoïsme un signe d'éveil. L'attachement obsessionnel au moi est l'erreur fondamentale qui produit la souffrance ; le lâcher-prise sur le moi est la voie de la sérénité.

Cette dimension de la pensée taoïste dialogue étroitement avec la psychologie contemporaine. La méditation de pleine conscience et la régulation des émotions par observation détachée, telles que les enseigne la thérapie cognitive de troisième vague, mobilisent des opérations cognitives que Zhuangzi avait déjà formulées il y a 2300 ans. Pour explorer la dimension thérapeutique de cette pratique, on peut consulter les ressources spécialisées sur la pratique de la pleine conscience appliquée à la régulation des émotions et à la prévention de la dépression qui détaillent l'application clinique de ces principes.

Le wu wei expliqué : le non-agir comme action suprême

Elise Fontaine : Le concept de wu wei a fait l'objet de nombreuses interprétations contradictoires en Occident. Comment le comprendre correctement ?
Caroline Vanderbroucke : Le *wu wei* (无为) signifie littéralement « sans action » ou « non-agir », et c'est sans doute le concept taoïste le plus systématiquement mal compris en Occident. La traduction littérale induit en erreur — elle laisse croire à une apologie de la passivité, du quiétisme, voire de la paresse. Or il n'en est rien.

Le *wu wei* désigne une action qui s'accorde au cours naturel des choses, sans forçage. C'est l'action sans effort superflu. L'image canonique est celle du cuisinier Ding dans Zhuangzi, qui découpe un bœuf en suivant les articulations naturelles du corps, son couteau ne s'émoussant jamais parce qu'il glisse entre les jointures plutôt que de tailler dans le dur. Cette efficience absolue n'est pas de la passivité — c'est une action si parfaite qu'elle ne consomme aucune énergie inutile.

Le contraire du *wu wei* serait l'agitation forcée, le volontarisme bruyant, le contrôle obsessionnel. Le manager qui veut tout planifier, contrôler, optimiser, et qui finit épuisé sans résultat à la hauteur de son effort, illustre l'échec du non-wu-wei. Le manager taoïste, à l'inverse, observerait les talents naturels de son équipe, créerait les conditions de leur déploiement, et laisserait l'auto-organisation produire des résultats supérieurs avec moins d'effort.

Ce concept rejoint étonnamment les recherches contemporaines en psychologie du flow (Mihály Csíkszentmihályi), en management agile, en design thinking. Les meilleurs sportifs parlent de « zone » — un état d'efficience maximale où l'effort disparaît dans la fluidité du geste. C'est exactement le *wu wei*. Le Tao Te King écrit : *« Le sage agit sans agir et tout est fait. »* — formule que Steve Jobs aurait pu reprendre à son compte.
Rouleau de calligraphie chinoise Tao Te King avec encre noire pinceau et bambou

Tao et méditation : l'influence sur la pleine conscience moderne

Elise Fontaine : Le mouvement de la pleine conscience est-il directement influencé par le taoïsme ou seulement par le bouddhisme zen ?
Caroline Vanderbroucke : La pleine conscience contemporaine — telle qu'elle a été codifiée par Jon Kabat-Zinn dans les années 1970 — puise principalement dans le bouddhisme theravada et le zen japonais. Mais le zen japonais lui-même est profondément marqué par le bouddhisme chan chinois, et le chan a absorbé une bonne partie de l'héritage taoïste au moment de son acclimatation en Chine (entre le Ve et le VIIIe siècle).

Concrètement, plusieurs notions de la pleine conscience contemporaine viennent en droite ligne du Tao. L'idée d'observation sans jugement (Kabat-Zinn) est exactement le *wu wei* appliqué à la conscience — observer ses propres pensées sans les forcer, sans les juger, en les laissant passer comme des nuages.

L'idée d'accord avec le moment présent — *« être ici et maintenant »* — est très proche de l'éthique taoïste de l'immanence : pas de transcendance vers un ailleurs, pleine présence à ce qui est. Pour comparer avec une autre tradition orientale qui partage des accents proches, voir notre dossier sur les [50 proverbes indiens et les traditions védiques spirituelles](/blog/proverbes-indiens-50-sagesses-inde-traditions-vediques-spirituelles/) qui explore les sagesses contemplatives de l'hindouisme.

L'idée d'acceptation radicale — accepter ce qui est, y compris la souffrance, sans lutter contre — rejoint le taoïsme classique sur la non-résistance au cours des choses. Évidemment, le taoïsme ne se réduit pas à une technique méditative. Il propose une cosmologie complète, une éthique politique, une philosophie de la nature. Mais sa contribution à la pleine conscience occidentale est réelle, même si elle est rarement explicitée.

Sagesse taoïste et écologie : une philosophie de la nature

Elise Fontaine : Le taoïsme est-il vraiment compatible avec l'écologie contemporaine, ou est-ce une lecture rétrospective abusive ?
Caroline Vanderbroucke : La rencontre entre taoïsme et écologie n'est pas un artefact occidental — elle a des fondements textuels solides. Le *Tao Te King* présente une cosmologie où l'homme n'est qu'un élément parmi d'autres au sein d'une totalité naturelle qui le précède et le déborde. *« L'homme prend modèle sur la terre ; la terre prend modèle sur le ciel ; le ciel prend modèle sur le Tao ; et le Tao prend modèle sur ce qui est ainsi de soi-même »* — cette hiérarchie cosmique inverse complètement la conception biblique d'un homme placé au sommet de la création pour la dominer.

Cette pensée a inspiré l'écologie profonde d'Arne Næss, le bioéthicien Hans Jonas, et plus récemment les penseurs français de la décroissance et de la sobriété heureuse. L'idée que la nature ne doit pas être forcée mais accompagnée est centrale en agroécologie, en permaculture, en agriculture régénérative. La conception taoïste de la nature comme processus auto-organisé dialogue aussi avec les théories contemporaines de la complexité et des systèmes vivants.

Le risque que je pointe dans mon livre, c'est de faire du taoïsme une simple ressource pour répondre aux angoisses écologiques occidentales — au prix d'une banalisation de sa singularité. Le Tao n'est pas une « solution » à la crise écologique — c'est une autre manière d'habiter le monde, qui demande un travail intellectuel patient pour être comprise sans simplification.
Jardin chinois zen avec étang carpe koi rocailles et pin tortueux dans la brume

La femme dans le taoïsme : le féminin comme principe cosmique

Elise Fontaine : Le taoïsme est-il une philosophie féministe avant l'heure, comme le suggèrent certains commentateurs ?
Caroline Vanderbroucke : Le taoïsme entretient avec le féminin un rapport infiniment plus positif que la plupart des grandes philosophies de l'Antiquité. Laozi compare le Tao à *« la mère du monde »*, à *« la femelle obscure »*, à *« la vallée qui ne se vide jamais »*. Ces images du féminin comme source génératrice de toute existence sont centrales dans le *Tao Te King*.

Plus subtilement, les vertus que Laozi valorise — la douceur, la souplesse, le yielding, le creux qui contient, la passivité créatrice — sont culturellement codées comme féminines dans toutes les cultures. Le taoïsme renverse la hiérarchie habituelle masculin (fort, actif, dominant) / féminin (faible, passif, dominé), en faisant du second pôle la véritable puissance cosmique.

Cela dit, il faut nuancer. La société chinoise traditionnelle a longtemps été patriarcale, et les communautés taoïstes historiques n'ont pas fait exception. La récupération féministe contemporaine du taoïsme (Ursula Le Guin l'a beaucoup pratiquée dans ses œuvres) est légitime philosophiquement, mais elle ne décrit pas la pratique sociale taoïste historique. Sur cette question des voix féminines dans la sagesse universelle, lisez nos [60 citations de femmes philosophes de Hannah Arendt à Simone Weil](/blog/top-60-citations-femmes-philosophes-arendt-de-beauvoir-simone-weil-aphorismes-2026/) qui explorent comment des penseuses ont elles-mêmes formulé une critique des hiérarchies de genre dans la philosophie occidentale moderne.

Le Tao au XXIe siècle : dérives New Age et redécouvertes savantes

Elise Fontaine : Comment expliquer la popularité du Tao dans les milieux du développement personnel, et qu'en pensez-vous ?
Caroline Vanderbroucke : La popularité du Tao dans le développement personnel est ambivalente. D'un côté, elle a démocratisé l'accès à une pensée qui serait sinon restée confinée aux cercles universitaires. *Le Tao de la physique* de Fritjof Capra (1975), *Tao Te Ching* de Stephen Mitchell (1988), ou plus récemment les podcasts sur la philosophie chinoise pratique, ont fait connaître Laozi à des millions de lecteurs.

De l'autre côté, cette vulgarisation a souvent appauvri le contenu philosophique. Le « Tao » du New Age est devenu une bouillie spiritualisante qui mélange Laozi, Bouddha, Krishnamurti, Eckhart Tolle et un peu d'astrologie chinoise. Cette syncrétisation perd la spécificité conceptuelle du taoïsme classique. Le *wu wei* devient du « lâcher-prise », alors que c'est techniquement bien plus précis. Le yin et le yang deviennent une dualité molle, alors que la pensée chinoise opère avec une logique des contraires complémentaires bien plus sophistiquée.

Ma position d'universitaire est qu'il faut résister à la fois à la fétichisation savante (le Tao réservé aux sinologues) et à la simplification new age. Le bon chemin médian est de revenir aux textes — *Tao Te King*, *Zhuangzi* — dans de bonnes traductions, et de les lire patiemment, sans chercher des « techniques » mais en se laissant déplacer par leur étrangeté philosophique. C'est exigeant, mais c'est la seule manière de tirer du Tao ce qu'il peut vraiment apporter à la pensée occidentale contemporaine.

Questions rapides : idées reçues sur la philosophie taoïste

Elise Fontaine : Vrai ou faux : Laozi a vraiment existé ?
Caroline Vanderbroucke : Incertain. Les historiens débattent depuis le XIXe siècle de l'historicité de Laozi. La plupart penchent aujourd'hui pour un personnage semi-légendaire, et le *Tao Te King* serait une compilation de textes de plusieurs auteurs sur deux siècles. Cette incertitude n'affecte pas la richesse philosophique du texte.
Elise Fontaine : Vrai ou faux : Le taoïsme est anti-confucianiste ?
Caroline Vanderbroucke : Vrai mais nuancé. Le *Tao Te King* critique frontalement le confucianisme. Mais dans la pratique chinoise réelle, les deux traditions ont coexisté harmonieusement pendant deux mille ans, chacune occupant une sphère différente de la vie individuelle et sociale.
Elise Fontaine : Vrai ou faux : Le yin-yang vient du taoïsme ?
Caroline Vanderbroucke : Faux. La pensée du yin-yang est plus ancienne que le taoïsme — elle remonte au *Yi Jing* (Livre des mutations) probablement composé au début du Ier millénaire av. J.-C. Le taoïsme a intégré cette dualité dans son système, mais ne l'a pas inventée.
Elise Fontaine : Vrai ou faux : Le taoïsme est une religion ?
Caroline Vanderbroucke : Vrai et faux. Il existe en effet un taoïsme religieux (*daojiao*) avec ses temples, ses rituels, ses divinités, et un taoïsme philosophique (*daojia*) qui se réduit au *Tao Te King* et au *Zhuangzi*. En Occident, on s'intéresse surtout au second, mais le premier représente la pratique sociale réelle en Chine.
Elise Fontaine : Vrai ou faux : Le bouddhisme zen vient du taoïsme ?
Caroline Vanderbroucke : Partiellement vrai. Le zen (chan en chinois) est techniquement une école bouddhiste, mais son acclimatation en Chine entre le Ve et le VIIIe siècle l'a profondément hybridé avec le taoïsme local. Le résultat est une école unique qui doit beaucoup à Laozi et Zhuangzi. Pour explorer cette filiation, voir nos [50 proverbes japonais zen et bushido issus de cette tradition métissée](/blog/proverbes-japonais-50-sagesses-zen-bushido-wabi-sabi-2026/) ainsi que les ressources sur [les principes d'équilibre yin-yang appliqués à l'alimentation, aux superaliments et au bien-être quotidien](https://www.effervesciences.com/) qui développent un volet pratique souvent ignoré des amateurs de Tao.

Conclusion : trois leçons du Tao pour l'homme occidental de 2026

Caroline Vanderbroucke : Si je devais résumer ce que la sagesse taoïste peut apporter à un Européen ou Nord-Américain de 2026, je retiendrais trois enseignements majeurs.

Premièrement : la suspension du volontarisme. Notre culture occidentale moderne valorise l'action volontaire, la planification, le contrôle. Le Tao propose une autre éthique : observer le cours des choses, identifier les moments d'opportunité, agir au minimum d'effort. Cette éthique du *wu wei* n'est pas une apologie de la passivité — c'est un raffinement de l'efficience. Dans des sociétés saturées d'agitation contre-productive, le Tao offre un antidote précieux.

Deuxièmement : la critique du moi gonflé. Notre culture occidentale moderne a hypertrophié l'individu autonome, le sujet maître de soi, le moi entrepreneur de lui-même. Le Tao propose une expérience de dissolution salutaire de ce moi. Non pour le détruire, mais pour le replacer dans un tissu cosmique qui le précède et le dépasse. Cette désinflation libère d'une part importante de la souffrance moderne — anxiété, dépression, burn-out, sentiment d'imposture.

Troisièmement : la réconciliation avec la nature. Notre culture occidentale moderne a placé l'homme face à une nature à dominer. Le Tao replace l'homme dans une nature qui le précède et qui lui survivra. Cette humilité cosmologique n'est pas anti-humaniste — elle est l'inscription correcte de l'humain dans le réel. À l'heure de l'anthropocène et de la crise écologique, cette leçon taoïste n'est plus un exotisme philosophique : elle devient une urgence civilisationnelle.

Questions fréquentes

Le *Tao Te King* (ou *Dao De Jing*) — littéralement « Livre de la Voie et de la Vertu » — est un texte chinois de quelque 5000 caractères, composé entre le VIe et le IVe siècle av. J.-C., attribué traditionnellement à Laozi (« Le Vieux Maître »), figure semi-légendaire qui aurait été contemporain de Confucius. Le texte est un assemblage de 81 chapitres très courts, à la fois poétiques et philosophiques, qui constituent le manifeste fondateur du taoïsme. Le *Tao* (« Voie ») y est présenté comme le principe ineffable d'où procède toute réalité, et le *Te* (« Vertu », « efficience ») comme la manière de s'aligner sur ce principe pour vivre justement.

Laozi (ou Lao Tseu) est le poète métaphysicien — son texte est aphoristique, oraculaire, hermétique. Zhuangzi (369-286 av. J.-C., aussi appelé Tchouang-tseu), le second grand penseur taoïste, est tout autre : il écrit en prose narrative, par paraboles, anecdotes, dialogues fantastiques. Sa rhétorique est ludique, humoristique, parfois absurde. Si Laozi pose la doctrine, Zhuangzi la déploie en mille variations imaginatives. Le célèbre « rêve du papillon » de Zhuangzi — qui ne sait s'il est un homme rêvant qu'il est papillon ou un papillon rêvant qu'il est homme — est l'un des sommets de la philosophie chinoise.

Le *wu wei* — souvent traduit par « non-agir » — est sans doute le concept taoïste le plus mal compris en Occident. Il ne s'agit pas de passivité, d'inaction ou de paresse contemplative. Le *wu wei* désigne une action accordée au cours naturel des choses, sans forçage ni effort contre-productif. Un cuisinier expert qui découpe un bœuf en suivant les articulations naturelles du corps, sans émousser son couteau, exemplifie le *wu wei*. Un dirigeant qui gouverne en laissant les talents se développer plutôt qu'en imposant un plan rigide pratique le *wu wei*. C'est l'efficience par alignement, opposée à la performance par contrainte.

Les premières traductions du *Tao Te King* en Europe (XVIIIe siècle, missionnaires jésuites) ont d'abord assimilé Laozi à une mystique chrétienne. Au XXe siècle, Heidegger, fasciné par le Tao, l'a rapproché de sa propre quête d'une pensée pré-socratique de l'être. Carl Jung a vu dans Zhuangzi un précurseur de sa psychologie des profondeurs. Aujourd'hui, des philosophes comme François Jullien explorent le dialogue entre la pensée de l'événement chez Deleuze et le *wu wei* taoïste. La compatibilité existe — à condition de ne pas faire du Tao un substitut mystique pour une spiritualité occidentale en panne.

Plusieurs raisons convergent. D'abord, la crise écologique : le taoïsme propose une philosophie de la nature qui dépasse l'opposition cartésienne homme-environnement et qui inspire l'écologie profonde. Ensuite, la fatigue du productivisme : le concept de *wu wei* apparaît comme un antidote au burn-out. Le mouvement de la pleine conscience (mindfulness) — bien que principalement inspiré du bouddhisme — emprunte aussi à la tradition taoïste sa pratique de l'observation sans jugement. Enfin, la critique de l'individualisme libéral trouve dans Zhuangzi une articulation philosophique d'une dissolution du moi qui n'est pas régressive.